dimanche 16 janvier 2022

La fin de la vie, c'est encore la vie

L'avocat français Erwan Le Morhedec ne pense pas comme la majorité concernant le droit à l'euthanasie et au suicide assisté. Ce blogueur, alias Koz, déconstruit les concepts de dignité et de liberté  et soutient qu'une telle légalisation "parachève la fracturation de la société en autant de destins individuels solitaires et concurrents".

Surtout les plus pauvres, les plus fragiles, les plus isolés ainsi que leurs proches, les soignants et la société toute entière devraient plutôt avoir le droit à des soins palliatifs, cette merveille de la médecine. Les soins palliatifs apportent alors une alternative humaine et véritable.

Pour lui, nous sommes passés d'une société du devoir à une société de l'autodétermination, où la faiblesse est méprisée et  l'individu est isolé, la société ne prenant plus en charge ses aînés. Vouloir maîtriser la mort est illusoire, selon cet avocat. Mais c'est cohérent avec les valeurs prônées par une société qui ambitionne de juguler tous les risques. 

"Tu ne tueras point" n'est pas seulement constitutif des sociétés judéo-chrétiennes, c'est un interdit civilisationnel majeur. Passer du "tu ne tueras point" à "tu tueras de temps en temps, sous certaines conditions" est un basculement. Michel Houellebecq, dans son dernier roman anéantir a raison de parler de rupture anthropologique, précise-t-il.

Quand on demande ce que les personnes souhaitent pour leur mort, ils répondent qu'ils ne veulent pas souffrir. Or la sédation profonde et continue maintenue jusqu'au décès répond à cette demande. Quand les patients ont accès aux soins palliatifs, la quasi-totalité des demandes d'euthanasie disparaît, écrit-il.

Les derniers jours de sa vie, il y a encore des choses à aimer, à dire, à vivre, à mettre en ordre. Des personnes à revoir, des pardons à advenir, des secrets à dévoiler, des dénouements à obtenir, un  regard de l'ordre de la transmission. 

Les dérives sont inéluctables, une logique dévorante. Euthanasier une personne dépressive, qui vit des troubles bipolaires ou de schizophrénie, élargir le champ d'application de la légalisation est inimaginable pour lui. 

Celui qui a les moyens a toujours la possibilité d'avoir des soignants en nombre pour lui accorder de l'attention.  Au Canada, des calculs sérieux ont été réalisés sur le coût de la fin de vie. Le seul fait de se demander quelle somme un mois de vie en moins permettrait d'économiser influence l'approche.

Pour cet avocat, la médecine des petits riens est une lumière, un des derniers témoignages de sollicitude et de fraternité que notre société propose, l'un des rares lieux que l'urgence et l'obsession budgétaire épargnent à peu près. Il faut savoir trouver des soignants qui ont le temps de nous laisser mourir en paix. Il faut éviter de voir les personnes en fin de vie comme des patients encombrants dans des services débordés.

A la fin de sa vie, ma mère a eu accès à des soins palliatifs. Elle ne voulait pas entendre parler de l'aide à mourir. Pourtant un médecin qui l'a vue la trouvait encombrante et souhaitait qu'elle parte plus vite. Mais accompagnée, avec les soins appropriés, elle voulait vivre sa vie jusqu'au bout. Pour elle, sa " fin de vie c'était encore la vie".

(Source: article de Nicolas Bastuck, dans Le Point, no 2578, du 6 janvier 2022)


vendredi 14 janvier 2022

Comment démanteler les services publics

D'abord miner la confiance des citoyens à l'égard d'un système de santé public universel. En 1976, il y avait environ 7 lits d'hôpital par mille habitants au Canada. En 2019, il n'en restait que 2,5. Lentement, il devient normal que les urgences débordent et que les ressources humaines sont insuffisantes.

Deuxièmement, quand il est temps d'équilibrer les finances publiques, presser le citron des métiers féminins: les infirmières, les enseignantes, les travailleuses sociales, les éducatrices de service de garde, les employées du secteur communautaire. Dévaloriser ces métiers, couper dans le filet social, diminuer les budgets dans la prévention de la santé publique.

Troisièmement, les services publics devenus fragiles, à l'arrivée d'une crise, le gouvernement insistera sur la responsabilité individuelle des citoyens pour ne pas engorger le système de santé et protéger les personnes les moins loties. Ainsi sera détournée l'attention des manquements gouvernementaux. Alors ce sera une minorité de personnes malfaisantes qui fera écrouler les institutions. Afin de demeurer un dirigeant populaire, les responsables des institutions ne seront pas mis en cause.

Quatrièmement, dévaloriser les sciences sociales permettra de mettre en place des mesures liberticides et d'ensuite être surpris des externalités négatives sur les enfants, les femmes et les plus vulnérables.

Cinquièmement, déprimer les personnes physiques et épargner les personnes morales. Il deviendra adéquat de fermer les écoles, mais il ne sera pas bien vu de fermer les entrepôts des sociétés internationales qui sont disposées à livrer rapidement toute commande passée virtuellement. L'être humain devient réduit à travailler, consommer et dormir. Les politiques populistes seront mieux acceptées par une population découragée et en colère. Les boucs émissaires seront ciblés et les véritables lieux de pouvoir demeureront inoffensifs.

Sixièmement, le gouvernement proposera une contribution santé pour les non-vaccinés, basée sur des renseignements contenus dans leur dossier médical, confidentiel normalement. On ne se questionnera plus sur la diminution des lits d'hôpitaux depuis 1976. On réfléchira plutôt sur la force de punition à exercer sur les marginaux.

Septièmement, laisser le mouvement populaire demander plus de mesures punitives à l'endroit du groupe démonisé, sans lien direct avec la nécessité de sauver des vies et de réduire le nombre de malades. Quand arrivera une autre crise, les dirigeants pourront s'attaquer au principe d'universalité du système public. L'objectif de détruire le filet social sera ainsi bientôt atteint. La responsabilité des maux sociaux et politiques reposera encore sur des quidams. 

Si l'énergie critique populaire cessait de se diriger vers les marges, si elle se concentrait plutôt sur ce qui se passe en haut des échelons sociaux et politiques. Le plan pourrait heureusement ainsi ne pas se réaliser. Quelle tristesse!...

(Source: article de Emilie Nicolas, Démantèlement public 101 dans Le Devoir du 13 janvier)


jeudi 13 janvier 2022

Pleins écrans: festival d'accès gratuit

Chaque jour, depuis hier, c'est la 6e édition de Pleins écrans, un festival de courts métrages québécois, gratuit sur leur site web. Trois films par jour, il faut en profiter. À pleinsecrans.com.

Aujourd'hui j'ai pu regarder Danger en face, Comme une comète et I created memories. Dans le premier, on reconnaît Guillaume Lambert, sorelois d'origine. Dans le second, on reconnaît la comédienne qui jouait la fille qui aimait trop son amoureux criminel dans Toute la vie dans une relation familiale ambiguë. Dans le troisième, sous-titré en anglais mais joué en français, j'ai retenu quelques phrases que le grand-père originaire du Sénégal partage avec sa petite-fille, Rose, jeune adolescente.

"Une fois que tu as pris l'avion, tu te rends compte que le soleil brille toujours au-dessus des nuages", explique-t-il à Rose, au moment où elle est déçue du temps nuageux.

Et "Deux personnes qui s'aiment, même après la mort, ça ne finit pas", quand il explique à Rose la peine qui perdure après le décès de la grand-mère, dans le coeur du grand-père.

J'invite chacun(e) à visionner ces courts métrages qui seront différents chaque jour pendant encore quelques jours.

mardi 11 janvier 2022

"Pour devenir centenaire, il faut commencer jeune"

Le doyen de l'Académie française toutes époques confondues a soufflé ses 100 bougies depuis plus de trois ans. René de Obaldia aime ce proverbe russe, expression d'une sagesse qu'il interroge. Pour lui, le mystère demeure encore entier. "Il faut être attentif aux autres, comprendre que l'autre est soi, l'autre, extraordinairement divers, par bonheur". Il décrit aussi sa fin, sans angoisse: "je l'attends, elle va venir". Puis il cite son ami Cocteau: "La mort, pourvu que j'arrive jusque là... La mort, j'y suis habitué. Comment cela ? J'ai été mort si longtemps avant ma naissance".

Edgar Morin, un autre centenaire, dit dans son dernier ouvrage, Attends-toi à l'inattendu, "Soyez bienveillants et compréhensifs". 

En 2021, ils étaient 26 512 centenaires français. En 1900, ils n'étaient que 100; en 1980, 1 545; en 2008, 14 500. Dans trente ans, leur chiffre aura quadruplé. Une seule étude globale datant de 1990, a été menée par Jean-Marie Rabine et Michel Allard. "À l'époque, ils n'étaient que 3 000, et nous en avions suivi 1 000 dont Jeanne Calment. Une autre étude avait souligné l'importance des traits génétiques de familles longévives".

Selon Françoise Forette, fondatrice du Centre international de la longévité, "des études japonaises ont montré que les centenaires échappaient le plus souvent au sentiment d'êtres inutiles". Les Chinois ont démontré qu'un engagement, que la poursuite prolongée d'un objectif maintenait en vie. Selon une étude néerlandaire, les optimistes ont 40 % de moins de risques de contracter des maladies cardio-vasculaires. Michel Allard parle de la faculté de l'homme à vouloir entreprendre. "Les centenaires aiment la vie. Si vous aimez la vie, elle vous aimera."

(Source: article de François-Guillaume Lorrain, avec Nicolas Bastuck, Marion Cocquet et Jérôme Cordelier, dans Le Point , hebdomadaire d'information, no 2577.

lundi 10 janvier 2022

L'ancien couvent de Saint-Ours, une page culturelle du Devoir

Le journaliste Étienne Paré a rencontré le vétérinaire en semi-retraite, Marc Vaillancourt, 77 ans, propriétaire actuel de l'ancien couvent de Saint-Ours, construit en 1897. Quatre étages, une vingtaine de chambres, le mobilier d'antan et le cachet unique de la vieille chapelle conservé, un lieu choisi pour les tournages de scènes d'époque comme dans La passion d'Augustine ou Club Vinland. Ce lieu exceptionnel est pourtant en vente depuis deux ans et demi. 

À près de 2,5 millions de dollars, les acheteurs ne se bousculent pas aux portes. Trop coûteux cet important investissement d'installer des gicleurs et des sorties de secours répondant aux normes actuelles pour faire une belle résidence pour personnes âgées. Cet ancien couvent des Soeurs de la Présentation avait été acheté en 2004 comme résidence secondaire par monsieur Vaillancourt. Cet immeuble vaut bien un château européen!

Le maire Dupuis de Saint-Ours reconnaît ce joyau patrimonial. Mais la ville ne peut l'acheter, elle est "amplement desservie par les installations municipales actuelles". Dans cette communauté d'à peine 1600 habitants, ce bâtiment demeure significatif pour plusieurs personnes qui y sont allés à l'école et qui y demeurent attachés.

Le courtier immobilier spécialisé dans la revente de patrimoine religieux, Olivier Maurice, celui-là même qui a vendu l'église paroissiale de Saint-Aimé en avril 2021, explique au journaliste Paré que "en région, la sauvegarde passe par les petits bâtiments. Les gros bâtiments, comme les couvents ou les églises, c'est beaucoup plus difficile, à moins d'un projet vraiment spécial. Le problème c'est que tout le monde veut sauver le patrimoine, mais personne ne veut y mettre l'argent," a-t-il ajouté.

Une réflexion continue pour plusieurs paroisses. Les églises sont peu fréquentées. Les paroissiens pratiquants sont rares. À la messe de la Nativité, le 24 décembre dernier, à Saint-Robert, moins de 1 % des paroissiens sont venus prier en communauté paroissiale. Sans présence renouvelée à l'église, sans dîme suffisante recueillie annuellement, que décideront les fabriques responsables d'administrer les biens du patrimoine religieux paroissial ?

On souhaite que le bâtiment religieux continue de remplir une place importante du paysage du centre d'un village. Mais le chauffage, l'entretien pour en assurer la préservation au fil du temps, les primes d'assurance, tous ces coûts minimaux sont tout de même importants.

Que décideront les paroissiens de Saint-Robert, dans quelques années, quand les ressources financières seront minces et que le bas de laine, tricoté par nos ancêtres à coup de privations et de sacrifices à même leurs maigres ressources, sera troué, que décideront alors les administrateurs ? 

(Source: l'article dans Le Devoir, de ce matin)

samedi 8 janvier 2022

Le Covid long emprisonne

 

Les prisonniers du Covid long

Fatigue, douleurs, troubles neurologiques… Certains patients infectés voient leurs symptômes persister. 

Xavier, 48 ans, est perturbé. Ce matin de décembre, en salle d'attente, il s'en veut. « L'infirmière m'a téléphoné pour me dire de venir avec ma tenue de sport. Évidemment, je l'ai oubliée », répète-t-il, soudainement anxieux. Cela arrive à tout le monde, serait-on tenté de le rassurer. « Non, c'est ma vie depuis que j'ai eu le Covid : j'oublie tout ! », soupire-t-il, dépité. Il tenait absolument à se rendre à la consultation consacrée au Covid long. 

Parmi les problèmes qui lui sont « tous tombés dessus » avec le virus, dans son assiette, les aliments ont perdu leur saveur et il ne sent plus aucune odeur. « Cela me pèse terriblement. Et, dans mon métier, l'odorat est un outil de travail, notamment pour détecter les odeurs de gaz. Désormais, je dois toujours travailler avec un collègue qui est, littéralement, mon nez », explique-t-il, son dossier médical à la main. Depuis son épisode de Covid en novembre 2020, c'est toute sa vie qui est « complètement chamboulée ». Outre des « pertes de mémoire constantes », le quadragénaire doit aussi endurer des démangeaisons sur tout le corps, une sensation de froid récurrente dans les mains et les pieds, un essoufflement au moindre effort, une fatigue omniprésente… « Si je ne suis pas en intervention, je me couche entre midi et 14 heures. Impensable avant », témoigne cet homme dynamique, au physique athlétique, dont on ne soupçonnerait pas les tourments. Les autres patients venus chercher de l'aide ce matin-là, assis silencieusement en salle d'attente, affichent une fatigue beaucoup plus visible que la sienne. Certains ont le souffle si court qu'ils ont du mal à parler. Si Xavier, à la tête d'une équipe de 17 personnes, continue d'exercer son métier, qu'il adore, il a dû mettre en place des stratégies pour ne pas mettre en péril sa vie ou celle de ses hommes. « Je n'interviens plus dans les feux. Pour travailler dans un air vicié, on porte un appareil de protection avec une bouteille à air comprimé dans le dos, un ARI [appareil respiratoire isolant, NDLR]. J'ai peur de ne plus y arriver. J'ai peur que ça ne mette fin à ma carrière. » 

Souffrances. Des récits de vies mises sens dessus dessous par des symptômes post-Covid qui n'en finissent plus, les médecins en recueillent plusieurs par semaine dans cette consultation. La plupart des malades du Covid guérissent et reviennent à une vie normale en une quinzaine de jours, mais, pour d'autres, c'est une autre affaire : ils conservent des signes cliniques pendant des semaines, voire des mois. Certains ont gardé des séquelles d'une forme grave de la maladie, comme une fibrose pulmonaire. Leurs symptômes, liés à des lésions, sont facilement explicables par les médecins. La pandémie de Covid-19 avançant, est apparue une autre population de malades : celle touchée par ce qu'on appelle désormais le Covid long. Un terme d'abord adopté par les patients eux-mêmes, avant que le corps médical ne s'en saisisse et qu'il soit reconnu par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en avril 2021. Il recouvre une myriade de symptômes : une très grande fatigue que ne soulagent ni le repos ni le sommeil, des troubles neurologiques (maux de tête, sensations « étranges »), cardio-thoraciques (douleurs et oppressions thoraciques, cœur qui s'emballe, essoufflement, toux) et de l'odorat et du goût. Les douleurs, les troubles digestifs et cutanés sont également fréquents. Sans oublier les sensations de diminution des capacités attentionnelles, le fameux « brouillard cérébral ».

Les malades sont soumis à une série d’examens, comme  l’oxymétrie, qui, avec un saturomètre, mesure le niveau de saturation en oxygène dans le sang. Aux souffrances des patients peut s'ajouter celle de ne pas être pris au sérieux par le corps médical, parfois prompt à attribuer une origine psychologique à tous leurs problèmes. Face au Covid long, dont les ressorts physiopathologiques sont encore obscurs, les médecins, notamment généralistes, sont souvent démunis. Il a bien fallu se débrouiller. Pour éviter l'errance médicale, le Dr Dervaux, médecin rééducateur, a mis en place, avec un confrère généraliste, un parcours de soins spécifique, qu'il coordonne depuis juin. « On nous adresse des patients et nous nous efforçons de faire le point sur l'histoire de chacun puis d'établir une prise en charge personnalisée », explique-t-il.

Espoirs. Pour Xavier, comme pour tous les patients, le bilan durera deux heures et demie. Analyse de sang, prise de tension, électrocardiogramme… suivis d'un test de marche de six minutes sous l'œil d'une infirmière. Rien qui ne le mette particulièrement en difficulté, même si ses capacités de récupération (évaluées par son taux d'oxygène dans le sang et sa fréquence cardiaque) sont en deçà de celles attendues d'un pompier professionnel. Le test olfactif, en revanche, tourne à l'épreuve. Parmi les dix liquides parfumés (vanille, rose, café, clou de girofle…) qui lui sont présentés, neuf lui sont complètement impossibles à identifier. Il a beau faire danser les fioles sous ses narines, rien n'y fait. « Parfois, je me demande si je ne suis pas fou », lâche-t-il. La dernière odeur lui « saute au nez » subitement. Son visage s'éclaire, alors même que celle-ci est la plus déplaisante de la collection. « Je suis tellement heureux d'avoir senti quelque chose, même si c'est du vinaigre ! » s'exclame joyeusement le pompier. Malheureusement, pas de quoi se réjouir. « Quand ils sentent ce genre de produit, les patients pensent qu'ils sont en train de récupérer leur odorat, alors que ce n'est pas le cas. Je dois souvent doucher leurs espoirs. Dans le Covid, ce sont les nerfs de l'olfaction qui sont atteints. La détection d'odeurs comme celles du vinaigre ou de la Javel persiste car elle dépend de nerfs liés à la sensibilité de la muqueuse nasale qui ne sont habituellement pas touchés. »

La grande majorité des personnes atteintes du Covid recouvre l'odorat dans les quinze jours. Six mois après l'épisode, la situation est revenue à la normale dans 95 % des cas. Au-delà de ce délai, les chances de récupération sont minces et aucun traitement n'existe pour l'anosmie. Seule option : l'entraînement olfactif . Pour ce faire, les soignants ont recours à des huiles essentielles. « En neurologie, la rééducation repose en général sur l'entraînement. Même si nous espérons rendre service aux gens, on doit être honnête avec eux : nous n'avons aucune preuve que cela fonctionne dans l'anosmie ».

Rééducation. On propose des ateliers dans le cadre de la réhabilitation respiratoire des patients atteints de Covid long, comme ces séances de gymnastique douce.

L'espoir de retrouver l'odorat, Nathalie s'y accroche de toutes ses forces. Cette femme de 36 ans est une des premières à avoir bénéficié de la consultation du Dr Dervaux et de ses collègues. Si elle s'estime « chanceuse d'avoir été épargnée par les problèmes respiratoires », ce n'est pas exactement qu'elle ne sent plus rien depuis son épisode de Covid d'avril 2021, bien au contraire. Toutes les odeurs du quotidien ont été remplacées par d'autres, entêtantes et particulièrement désagréables. Des « fausses odeurs » en somme, phénomène couramment observé par les ORL dans le cadre du Covid long. « Il m'arrive de sentir des odeurs d'oignon. Et, depuis trois semaines, je sens une odeur de métal. L'enfer. Maintenant, c'est quasiment tout le temps. » À la suite de sa première consultation il y a six mois, Nathalie a décidé de commencer la rééducation par l'entraînement olfactif. Jusqu'ici sans aucune amélioration. « La fatigue physique a fait place à la fatigue psychologique, lâche-t-elle d'une voix blanche. J'ai l'impression de devenir dingue, les repas sont devenus infernaux. Aujourd'hui même, au déjeuner, j'ai pleuré. » 

Impact. Xavier non plus ne peut pas retenir ses larmes. Devant Coline Schuster, la psychologue, ce père de famille qui pense « devoir être fort », peu habitué à se confier, craque. Les mots s'étranglent dans sa gorge, puis jaillissent. Il évoque, pêle-mêle, l'angoisse de se sentir physiquement et intellectuellement « diminué », la peur d'être « un boulet pour son équipe », sa propension nouvelle à s'énerver au travail, à la maison… À l'issue de la séance ponctuée d'exercices cognitifs et de mémorisation, la psychologue le rassure : ses facultés intellectuelles sont normales. « Vos scores d'anxiété et de dépression sont assez élevés. La maladie a un vrai impact sur votre qualité de vie, indique-t-elle d'une voix douce au pompier, déjà rattrapé par l'émotion. Le Covid vous a laissé des traces physiques, c'est normal que ce soit difficile. » Pour prendre en charge des « symptômes dépressifs qui s'installent », elle l'encourage à se rapprocher du centre médico-psychologique le plus proche de son domicile. Conseil réitéré par le Dr Dervaux, qui le reçoit dans la foulée. Côté symptômes respiratoires, Xavier a déjà réalisé de nombreux examens, prescrits par un cardiologue et un pneumologue. Aucun n'a mis en évidence de dysfonctionnement. Le médecin rééducateur lui propose alors de passer une épreuve d'effort permettant d'analyser comment son organisme utilise l'oxygène. « En cas d'anomalie, on pourra vous proposer un programme de réhabilitation respiratoire, fondé sur le réentraînement à l'effort », assure-t-il.

Thérapies. Si les médecins ont bien peu de solutions face à la disparition de l'odorat, ils sont mieux armés pour aider les patients sur le plan respiratoire.  Cette infirmière en réanimation de 42 ans remonte la pente après trois semaines de réhabilitation respiratoire. Au programme, tous les jours : vélo, balnéothérapie, renforcement musculaire, jeux sur Xbox, ergothérapie… Le tout dans une ambiance plus proche du club de sport décontracté que du service hospitalier.  

Dix jours après sa contamination, l'infirmière déclare une pleurésie, puis une embolie pulmonaire et un infarctus pulmonaire. Et se retrouve à la place des patients dont elle prenait soin chaque jour, en soins intensifs. « J'avais l'impression de suffoquer, avec de grosses douleurs dans le dos et dans l'épaule. » Depuis mars 2021, elle souffre de maux de tête, de fatigue, de douleurs musculaires et elle n'a récupéré ni son odorat ni son souffle. « Je suis incapable de faire des choses simples du quotidien, comme porter les courses ou laver les carreaux. J'ai trois enfants et je n'ai pas toujours la force de jouer avec eux. En un an, j'ai l'impression d'en avoir pris vingt », raconte l'infirmière en descendant d'un vélo d'appartement d'une des salles de sport du service.

Patience et persévérance. Pour prendre en charge ces formes respiratoires de Covid long, médecins et soignants ont dû faire preuve de pragmatisme. « On ne sait pas exactement ce qui se passe pour ces patientsC'est comme si les centres de commande respiratoire dans le cerveau avaient été déréglés par le SARS-CoV-2, entraînant fréquemment des phénomènes d'hyperventilation au moindre effort. Mais prendre en charge les syndromes d'hyperventilation, on sait faire. On obtient de bons résultats. » Pour les malades, il s'agit ni plus ni moins de réapprendre à faire quelque chose qu'on pense inné : respirer. En plus de l'activité physique, la jeune femme a intégré à sa routine quotidienne des exercices de respiration prescrits par la kinésithérapeute du centre. Après trois semaines de rééducation, elle se sent déjà mieux et réapprivoise son souffle. « Maintenant, quand je dois monter un escalier, je commence par réfléchir à mes inspirations et expirations pour être sûre d'arriver en haut. » Malgré un tempérament combatif, se remettre sur pied sera long et il ne faudra pas relâcher les efforts une fois le programme de quatre semaines terminé. « J'ai commandé un vélo d'appartement au Père Noël », plaisante-t-elle. La patience, c'est bien l'effort supplémentaire demandé à ces malades. « On parle de mois pour récupérer », indique le Dr Dervaux. Une bien longue peine pour ces prisonniers du Covid, qui n'espèrent qu'une chose : ne pas prendre perpète.

(Source: article de Héloïse Rambert dans le Point, hebdomadaire français du 5 janvier 2022)


mardi 4 janvier 2022

Sommes-nous en crise de la transcendance ?

La Révolution tranquille a-t-elle détruit la vieille tradition, ou même l'essentiel de la culture canadienne-française?, se demande Gérard Bouchard dans l'édition du 31 décembre de la page Idées du Devoir. Historien, sociologue, écrivain, enseignant à l'Université du Québec à Chicoutimi, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs, Gérard Bouchard a vu neiger.

La Révolution tranquille aurait-elle accouché d'un vide qui apporterait des maux dont le Québec souffrirait, car une société sans boussole et dépourvue d'idéaux, d'équité sociale et de moralité civique est appelée à souffrir. Les élites conservatrices et religieuses, écrit-il, ont longtemps affirmé et revendiqué la supposée fibre spirituelle du Canadien français. Peut-on en retracer les expressions et les manifestations dans les milieux populaires ou parmi les élites laïques ?

L'harmonie et la cohésion, fondées sur les valeurs anciennes peuvent-elles se concilier avec des traits confirmés de notre société élitiste, sous-alphabétisée, inégale, intolérante, favorisant si peu la liberté, la démocratie, et appuyant la censure ? A-t-on liquidé la question de la transcendance en liquidant le radicalisme irréfléchi des années 1960, s'interroge-t-il ?

La transcendance réfère à ce qui relève du surnaturel, du divin. Dans l'humanisme, elle désigne le dépassement de soi. Le sacré désigne des valeurs, des idéaux implantés qui inspirent souvent des actes d'un altruisme exceptionnel. Souvent des incroyants sont inspirés par leur patriotisme, leur nationalisme ou simplement par leur humanisme.

Mais les mythes sociaux ou nationaux peuvent aussi conduire aux altruismes les plus élevés. Nous ne devons pas nous juger trop sévèrement, pense l'historien, car dans l'histoire des sociétés, même le mouvement réformiste le plus intègre, le plus vertueux, n'a pu  réaliser les grands rêves qui l'animaient à sa naissance ?